Deux extraits de mon prochain roman

L'arbre des réfugiés

 
Des rues de New York au village amish, en quête d'une terre où planter ses racines et en séparant ses branches pour s’emplir de lumière, le sapin offre son bois à un enfant pour qu'il puisse faire chanter la joie
 
Musiciens russes balalaïka



 

Les rameaux 

 

New York 1920


 

En remontant le boulevard, occupé pour moitié d’un tramway, foisonnant de boutiques et de bistrots combles malgré le frimas automnal, les deux familles retrouvèrent le vertige du débarquement. David offrit de se restaurer à l’intérieur d’une gargote italienne transpirant la friture. Ils occupèrent trois tables, heureux de pouvoir enfin soulager leurs jambes endolories par l’attente. Après avoir commandé des pâtes, David réclama des sodas et des bières. Le barman expliqua que la prohibition ne lui permettait pas de servir de l’alcool. Ivan observa sa tribu réunie dans un sursaut de survie.

 « Est-ce bien raisonnable, déplora-t-il.

— De ne pas boire de vodka ? plaisanta David. Je suis d’accord avec toi. Mon pauvre ami, je croyais que tu avais laissé la raison sur le continent.

— Je ne pensais pas seulement aux dépenses, mais à l’occasion que vous avez ratée.

— Nous ne pouvions dissoudre notre communauté. N’avons-nous pas conclu un pacte de solidarité.

— Sur l’île, ton épouse s’est retrouvée dans le même dilemme, appuya Annah. Elle n’a pas hésité.

— Trouvons un hôtel pour nous reposer et faire le point, renchérit Rachel.

— Vous ne resterez pas avec nous ? s’inquiéta Aaron.

— Nous passerons la semaine sans en parler, décida Annah. Après nous aviserons.».

Un silence accueillit les plats fumant de spaghettis, agrémentés de sauce à la viande.

« J’ai rêvé à un arbre, confia Annah. Notre amitié en était le tronc. Les racines se trouvaient en Russie. Ses branches se séparaient sur une nouvelle terre. Alors qu’elles s’éloignaient, à l’opposé les unes des autres, ses rameaux se rejoignaient en une cime feuillue et unie. Était-ce une prémonition ? J’en ai encore froid dans le dos. Tantôt, j’ai bien cru que le songe devenait réalité.

— J’ai eu une semblable vision, lui retourna Rachel. Il y a longtemps, dans la taïga. Mon arbre avait des racines très longues et, donc, des branchages vigoureux. Le houppier était en revanche très clairsemé. Son branchage retombait de chaque côté, comme un saule pleureur. Par contre, les pousses convergeaient les une vers les autres, pour former à la cime une belle couronne garnie de fleurs et de fruits. Les écorces du tronc étaient à ce point épaisses qu’elles formaient un solide manteau pour faire front au blizzard. En dessous, le bois grossissait pour devenir la Majesté incontestée de la forêt. S’il s’agit de notre amitié, je ne doute pas qu’elle résistera à l’épreuve du temps. Nos jeunes sont la promesse de notre avenir commun. Dans ton rêve, ils résistent à la séparation. Dans le mien, ils la réparent. »

Le blues et le charleston, animant jusqu’alors le troquet, fut remplacé par du jazz. Ébranlé par l’échange des deux femmes, David, pour détendre l’atmosphère, proposa une sortie au cinéma. Il s’y jouait des comédies et des westerns. Une fois la marmaille couchée, les adultes iraient valser.

« Je te ferais remarquer, mon cher époux, qu’ici la valse c’est du passé, plaisanta Annah.

— Eh bien chantons-le pour inaugurer la nouveauté, s’enthousiasma David. Rachel, nous offriras-tu ta merveilleuse voix ?

— Entendu. Ivan et Micha, m’accompagnerez-vous pour Kalinka ?

— Oui » acquiescèrent de concert son chœur fidèle.

La famille entonna le refrain.

Petite baie, petite baie, ma petite baie !

Dans le jardin, il y a des petites framboises, ma petite framboise !

Elle poursuivit par les couplets.

Sous le sapin, sous la verdure,

Je suis allongé pour dormir

Ah, liouli, liouli, ah liouli, liouli,

Je suis allongé pour dormir.

Refrain.

Ah, petit sapin, toi qui es vert,

Ne fais donc pas de bruit au-dessus de moi

Ah, liouli, liouli, ah liouli, liouli,

Ne fais donc pas de bruit au-dessus de moi

Refrain

Ah, jolie fille, chère jeune fille,

Tombe donc amoureuse de moi !

Ah, liouli, liouli, ah liouli, liouli,

Tombe donc amoureuse de moi !

Refrain.

Chant traditionnel russe.

 

arbre ouvert

 

 

Le violon 

 

enfants amish

 

Coiffé d’un chapeau de paille, haut et à large bord, lui recouvrant les yeux, de dessous duquel dépassée sa chevelure mi-longue, Mikhaïl suivait ses camarades sur le chemin de l’école, à plusieurs miles de là. Ils étaient vêtus, comme lui, d’une chemise immaculée et d'un pantalon anthracite retenu par des bretelles. Devant eux, marchaient les filles. Elles étaient pourvues d’un long tablier blanc couvrant leur robe charbon, les épaules surmontées d’un collet retombant dans le dos et leur tête ornée d’une couronne nattée. Elles découvraient leur coiffe, contrairement à leurs aînées qui la cachaient par un voile sombre leur donnant l’allure des sœurs orthodoxes de Russie. Afin de se rendre dans la ferme éloignée où se réunissaient des élèves d’autres communautés, aussi pour rester en bonne santé, les gamins devaient se contenter de leurs deux pieds nus. Ils n’étaient de toute façon pas pressés d’enfiler les lourds godillots des adultes. Mikhaïl parlait couramment le dutch, l’allemand et l’anglais. Avec les siens, il vivait dans un chalet en bois prêté par une vieille veuve. Elle habitait avec eux et les introduisait aux coutumes de ce lieu. Sa maman les enfilait avec aisance, au point d’adopter le bonnet neige des dames de la collectivité. Pourtant, dans leur espace privé, elle se révoltait contre les observances la contraignant à effacer sa féminité. Combien de fois l’avait-il entendu pester contre une institution l’obligeant à garder ses cheveux longs pour, au nom de la bible, les cacher du regard des humains. Elle s’insurgeait contre ses compagnes refusant d’ornementer leur cou ou leurs poignets de bijoux, renonçant ainsi à leur instinct de coquetterie. Malgré ce paradoxe, Mikhaïl se réjouissait de prolonger son séjour jusqu’au prochain printemps ; soit une demi-année, et, l’espérait-il, pour l’éternité. Il se mouvait avec bonheur dans un univers d’amitié et de jeux au sein d’une famille de dix rejetons, dont le paternel cultivait les champs avec Ivan. Adopté en particulier par trois d’entre eux, se nommant, du plus grand au plus petit, Samuel, Jonas et Gideon Kauffman, il supportait avec légèreté tant le labeur que l’instruction. Samuel venait de vivre son rite de passage. Il se lançait ainsi sur la voie du baptême et du mariage. Après une semaine de clémence parentale achevée en un magnifique présent, un courting buggy, il s’était fait embaucher comme commis dans le magasin général du village voisin. Le charmeur de filles, comme le nommait sa fratrie, entraînait ses cadets derrière la boutique pour les initier, en secret, à fumer des cigarettes volées à son patron. Il aidait ses complices à essuyer avec courage et défi les quolibets de leurs contemporains sur leur accoutrement ou, plus largement, pour leur différence. Lors d’un concert de toux et de larmes imprégnées de tabac, Samuel avait dévoilé à Mikhaïl le secret des Nolt, avec lesquels il était apparenté. Sa cousine avait été bannie de la communauté. Son oncle Moïse ne s’en était pas remis. En rapportant l’information à Rachel, Mikhaïl avait déclenché une tempête de colère, à tel point vive et chargée de haine qu’elle l’avait effrayé. En tentant de connaître l’épicentre du séisme aussi mystérieux que violent, il avait heurté un mur de silence. Il compensait ses contrariétés lors des repas, aux horaires décalés en fonction des activités agricoles, où il se régalait des mets variés, abondants et graisseux. À l’instar des travailleurs honorant leur Seigneur matin, midi et soir, il ingurgitait les plats sans en gaspiller une seule miette et claironnait son contentement aux cuisinières. Mikhaïl aimait l’école. Alors que, chez les Amish, le véritable enseignement s’acquérait au sein de la maisonnée, il y découvrait les mathématiques, la géographie et l'histoire. Sa joie s’estompait lors des cours d'hygiène. Il laissait alors son attention se disperser avec les chants des oiseaux ou le bruit du vent dans les feuilles. Au souvenir des récréations des classes citadines, où les cancans sur les étrangers passaient facilement de la bouche des parents à celle de leurs petits, jusqu’à l’inévitable bagarre, il appréhendait celles de la collectivité comme un rassemblement d’une tribu de sang liée par le respect. Bien qu’encore blessé par les flèches enrobées du poison lent de la honte, celle de porter un faciès et un nom caucasien, il ne craignait plus ici les attaques du style : « ceux de races inférieures n’ont pas la place dans notre pays ! », ou bien : « leur misère risque d’entraîner la nation dans le gouffre ! » Lors de ses escapades en ville, il arborait fièrement son costume amish et s’accrochait à la bravoure de ses camarades. Le toit de la longue grange, aménagée en institution scolaire, apparut au détour du sentier. Gideon envoya un coup de coude à son camarade.

« Viens Micha ! l’incita ce dernier. Allons voir nos pères travailler. »

À l’abri dans un fenil, les fugueurs s’étalèrent de tout leur long. Jonas confia son mal-être. Quand il visitait son frère Samuel dans son magasin, il enviait les gars normaux ; il souhaitait être habillé comme eux et apprendre les mêmes choses qu’eux. Dès fois, il pensait voyager loin ; pourquoi pas en Russie. Mikhaïl ferma les yeux. Il ne pouvait pas comprendre les motivations de son ami. Alors qu’il se réjouissait de son refuge doré, Jonas aspirait à rejoindre la route qu’il ne voulait plus retrouver, tant il était las de marcher. Il partagea à son tour son aspiration. Il avait aperçu Moïse Nolt jouait du violon. Dans la taïga, les hommes le faisaient sonner autour du feu. Depuis, il rêvait quotidiennement de faire danser les gens et animer les veillées. Ses deux camarades avouèrent n’avoir jamais guinché. Mikhaïl ne pouvait comprendre une telle retenue de joie. Après un long silence à s’imaginer les grandes étendues blanches de Sibérie, les garnements échangèrent sur leur futur métier.

« Je veux être tisserand comme mon père, commença Gideon. Et toi Micha ?

—  Révolutionnaire comme mes parents. »

Les trois copains partirent à rire.

De très bonne heure, afin de ne pas provoquer le réveil matinal de Mikhaïl, Ivan et Rachel, le ventre vide, puisque c’était un jour de jeûne, s’activaient à décorer leur chambrée pour les huit an de leur fiston. La communauté se parerait bientôt de festivités. Au menu de Thanksgiving : dinde farcie, purée de pommes de terre, courges, crumble aux pommes épicées. Sitôt sa tâche achevé, Rachel s’affala sur la chaise.

« J’ai survécu à l'été des Indiens, mais je ne tiendrai pas l’hiver, souffla-t-elle.

—  La saison est trop avancée, objecta Ivan. Chaque demi-journée tu exprimes une insatisfaction, poursuivit-il avec récrimination. Qu’elle est-elle aujourd’hui ?

—  Tu devrais faire plus attention à moi, plutôt que me reprocher mon comportement. Je n’en peux plus. Pas plus tard qu’hier, Liz Nolt me mettait en garde contre le manque de modestie de Micha. Selon elle, il est trop enclin à l’étude et néglige la lecture de la bible. Il risquerait la prétention par trop d’érudition. Tu te rends compte ! Il a connu la guerre civile, la faim, l’angoisse d’un père absent et la clandestinité...

—  Ils ne connaissent rien de notre passé, coupa Ivan. Est-il juste de le leur cacher ? Tu devrais sortir et te confier à Lena. Les Kauffman sont très ouverts.

—  Au point que leurs fils entraînent Micha dans la rébellion, riposta Rachel. Sais-tu qu’ils fument en cachette et pillent le magasin général ?

—  En es-tu sûr ?

—  Je retrouve quantité de friandises sous son oreiller et ses vêtements sentent le tabac.

—  Je vois où tu veux en venir.

—  J’ai la nostalgie des miens, Vania. J’avais seize ans.

—  Je sais, confirma-t-il en caressant les cheveux de sa compagne.

—  C’est dans le monde que j’ai trouvé ma féminité. J’ai envie de hurler que les femmes sont les racines de la terre, les matrices de la vie, les fontaines de l'amour donnant sans compter et ne se laissant pas dompter. Ma seule motivation, pour patienter en ce lieu, est que Mikhaïl poursuive son apprentissage de la musique auprès de Moïse, un tendre professeur aimant en secret sa préférée qu’il a pourtant chassée. Le malheureux père va donner ce soir un violon à Micha. Compte-t-il, par ce geste, se rapprocher de celle qui a choisi la liberté ? » 



Musiciens russes


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